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D. Dambreville

Robotique, Intelligence artificielle, Travail · 7 octobre 2026 · 5 min de lecture Rubriques et mots-clés ↓

Robots humanoïdes : la preuve se compte en heures, pas en prévisions

Les robots humanoïdes se jugeront aux heures de travail réel, pas aux prévisions des banques : la flotte de Digit 4 d'Agility Robotics totalise l'année d'une quarantaine de salariés.

Un pilote ne se présente pas devant une compagnie aérienne avec une vidéo de voltige. Il apporte son carnet de vol : des heures, comptées une à une. Les robots humanoïdes en sont à ce moment de l’embauche. Les vidéos de saltos et de danses ont fait leur office ; l’industrie demande désormais le carnet.

Ce carnet existe, et il est court. Figure et Agility Robotics, qui publient leurs heures de travail réel, les comptent en milliers et en dizaines de milliers ; les banques comptent leurs prévisions en centaines de milliers d’unités. C’est cet écart, plus que les prévisions elles-mêmes, qui dit où en sont les robots humanoïdes.

Des prévisions de robots humanoïdes revues à la hausse

En février 2024, Goldman Sachs portait à 1,4 million d’unités sa prévision de livraisons mondiales de robots humanoïdes en 2035, quatre fois plus qu’un an plus tôt, pour un marché de 38 milliards de dollars [1]. Son scénario central prévoyait plus de 250 000 livraisons en 2030, presque toutes pour l’industrie. Le coût de fabrication d’un humanoïde, estimé entre 50 000 et 250 000 dollars l’année précédente, était tombé entre 30 000 et 150 000 dollars [1].

En Chine, Morgan Stanley annonçait en janvier 2026 que les livraisons feraient plus que doubler dans l’année [2]. En juin, selon la presse, la banque portait sa prévision pour 2026 à 50 000 unités, après 14 000 puis 28 000, et à 446 000 livraisons annuelles en 2030 [3].

Ce que disent ceux qui les utilisent

Les mêmes banques écrivent ce que leurs gros titres taisent. Une enquête de Morgan Stanley auprès d’utilisateurs d’humanoïdes n’en trouve que 23 % satisfaits, la plupart jugeant le prix encore prohibitif — même si 62 % disent vouloir en déployer d’ici 2027 [2]. Goldman Sachs reconnaissait dès 2024 que la viabilité d’un humanoïde généraliste produit en série n’était pas encore prouvée [1]. Et J.P. Morgan rappelle, en août 2026, que bien des démonstrations spectaculaires reposent encore sur des gestes préprogrammés ou sur la télécommande [4].

La tension est là : les prévisions montent, la satisfaction ne suit pas. Comme pour le robot « piloté » par le connectome d’une mouche, il faut demander ce qui vient de la machine et ce qui vient de l’opérateur.

Pourquoi l’heure de travail dit plus qu’une vidéo

Une prévision compte des machines livrées. Une usine, elle, paie des pièces posées, à la cadence, sans arrêt. Chez BMW, à Spartanburg, la tâche confiée au Figure 02 était précise : prendre des tôles dans des bacs et les poser sur un gabarit de soudure en 37 secondes, dans un cycle de 84. Figure visait plus de 99 % de réussite par équipe, et aucune intervention humaine [5].

L’heure de travail réel agrège tout ce qu’une vidéo cache : la fiabilité, l’autonomie, la sécurité, la batterie. Le Digit 5 d’Agility Robotics, présenté en septembre 2026, tient 90 minutes et se recharge en 9 [6] ; chaque heure de travail suppose aussi ses recharges, sa maintenance, sa supervision. Une heure ne se met pas en scène : elle se tient, ou non.

Ce que montrent les carnets d’heures

Le Figure 02 a travaillé onze mois chez BMW, en équipes de dix heures du lundi au vendredi. Bilan publié par Figure : plus de 90 000 pièces chargées, une contribution à la production de plus de 30 000 BMW X3, et plus de 1 250 heures de fonctionnement [5]. C’est moins que l’année d’un seul salarié à temps plein en France, fixée à 1 607 heures [7].

Agility Robotics publie un cumul plus large : ses Digit 4 ont travaillé plus de 65 000 heures chez plusieurs clients nord-américains, dont GXO, Schaeffler, Amazon et Toyota Motor Manufacturing Canada [6]. Sur le site de GXO à Flowery Branch, un Digit a déplacé plus de 100 000 bacs [8]. Rapportées à la durée légale française, 65 000 heures font l’année de travail d’une quarantaine de salariés. C’est une échelle, non une équivalence : une heure de robot ne produit pas ce que produit une heure de salarié.

Le troisième fait va contre l’intuition. Le robot des 30 000 voitures n’est plus en service : le 30 septembre 2026, Figure a annoncé le retrait de sa flotte de Figure 02, qu’il n’est plus utile d’entretenir à mesure que grandit celle du Figure 03 [9]. Les heures d’une génération nourrissent la conception de la suivante ; le compteur de la nouvelle machine, lui, repart de zéro.

Si l’on continue de compter en unités

Morgan Stanley décrit lui-même 2026 comme une année de petites commandes et d’adoption initiale, où les intégrateurs chinois déploient des robots pour des tâches précises plutôt que pour un usage général [2]. Si les décisions d’achat, d’investissement ou de formation continuent de se prendre sur des unités annoncées, l’écart entre machines livrées et travail fait peut se creuser pendant des années sans que personne ne le voie. Les robots seraient là, comptés ; leur travail resterait l’affaire de quelques halls d’usine.

Pour les salariés, la question n’est pas moins concrète. Les compétences qui compteront en 2030 ne se choisissent pas sur une prévision de livraisons, mais sur ce que les machines font déjà, heure après heure.

Robots humanoïdes : demander le carnet d’heures

Je ne retiens qu’une question à poser devant chaque annonce, chaque vidéo, chaque prévision de robots humanoïdes : où est le carnet d’heures ? Combien d’heures de travail réel, sur quel site, pour quelle tâche, avec combien d’interventions humaines par équipe. Figure et Agility Robotics y répondent déjà en partie, et c’est ce qui rend leurs chiffres utiles [5][6]. Le reste — les saltos, les danses, les courbes à dix ans — viendra ensuite, ou ne viendra pas. Un pilote montre d’abord ses heures.

Questions fréquentes

Combien coûte un robot humanoïde ?

Goldman Sachs estimait en 2024 le coût de fabrication entre 30 000 et 150 000 dollars l’unité, selon la gamme, après une baisse de 40 % en un an [1]. J.P. Morgan évalue en 2026 le coût des matériaux d’un humanoïde type à environ 46 000 dollars en Chine, contre 131 000 aux États-Unis [4]. Ce sont des coûts de fabrication, non des prix de vente.

Les robots humanoïdes travaillent-ils déjà dans des usines ?

Oui, à petite échelle. Un Figure 02 a chargé des pièces sur une ligne de BMW pendant onze mois [5] ; des Digit d’Agility Robotics travaillent chez GXO, Schaeffler, Amazon et Toyota au Canada [6]. Les heures cumulées publiées restent modestes : plus de 1 250 pour le premier, plus de 65 000 pour toute la flotte du second.

Sources

Ce ne sont pas des ornements : ce sont les fondations qui empêchent l'argument de s'effondrer.

  1. Goldman Sachs Research, « The global market for humanoid robots could reach $38 billion by 2035 », 27 février 2024 — 38 Md$ en 2035 (contre 6 Md$) ; 1,4 million d'unités, quatre fois plus que la prévision précédente ; plus de 250 000 livraisons en 2030 dans le scénario central, presque toutes industrielles ; coût de fabrication passé de 50 000–250 000 $ à 30 000–150 000 $, soit 40 % de baisse ; viabilité du généraliste produit en série « pas encore prouvée ».
  2. Morgan Stanley Research, « Contrarian Views That Could Shape Markets in 2026 », 21 janvier 2026 — Livraisons d'humanoïdes en Chine plus que doublées en 2026 par rapport à 2025 ; déploiements pour des tâches précises ; enquête AlphaWise : 23 % d'utilisateurs satisfaits, prix jugé prohibitif, 62 % prévoyant d'en déployer d'ici 2027 ; 2026, année de « petites commandes ».
  3. The Next Web, « Morgan Stanley doubles its China robot forecast again », 24 juin 2026 — Reprise par la presse d'une note de Morgan Stanley non publique : 50 000 livraisons en Chine en 2026 (contre 28 000, et 14 000 en janvier), 446 000 en 2030 (contre 262 000).
  4. J.P. Morgan Private Bank, « Robotics: The next big frontier in AI », 14 août 2026 — Démonstrations reposant encore sur des gestes préprogrammés ou la télécommande ; coût des matériaux d'un humanoïde type : environ 46 000 $ en Chine, 131 000 $ aux États-Unis.
  5. Figure AI, « F.02 Contributed to the Production of 30,000 Cars at BMW », 19 novembre 2025 — Onze mois à l'usine BMW de Spartanburg ; équipes de dix heures du lundi au vendredi ; plus de 90 000 pièces chargées ; contribution à plus de 30 000 X3 ; plus de 1 250 heures de fonctionnement ; chargement en 37 s dans un cycle de 84 s, objectif de plus de 99 % de réussite par équipe et d'aucune intervention.
  6. Agility Robotics, « Agility Unveils Digit 5 Humanoid Robot Built for Cooperatively Safe Work at Scale », 15 septembre 2026 — Plus de 65 000 heures de travail des Digit 4 chez des clients nord-américains, dont GXO, Schaeffler, Amazon et Toyota Motor Manufacturing Canada ; batterie de Digit 5 : 90 minutes d'autonomie, 9 minutes de recharge.
  7. Service-public.gouv.fr, « Durée du travail d'un salarié du secteur privé à temps plein », mise à jour du 25 septembre 2025 — 35 heures par semaine, 1 607 heures par an.
  8. Agility Robotics, « Digit Moves Over 100,000 Totes in Commercial Deployment », 20 novembre 2025 — Plus de 100 000 bacs déplacés sur le site de GXO à Flowery Branch.
  9. Figure AI, « F.02 Decommission », 30 septembre 2026 — Retrait de la flotte de Figure 02 : l'entretenir n'a plus de sens à mesure que grandit celle du Figure 03.

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